Chantal Gaillard
Le chapitre 22 L’Amitié Philadelphe de l’ouvrage de Michel Onfray sur Proudhon : L’anarchie positive, Plon, Janvier 2026, constitue une insulte à la mémoire de Proudhon, c’est pourquoi il a causé chez moi une déception à la mesure de la confiance que j’ai eu en la fibre proudhonienne de Michel Onfray.
En effet, en 2011, étant Secrétaire générale de la Société Proudhon, j’ai eu l’idée de lui envoyer un exemplaire du Dictionnaire Proudhon que nous venions de terminer, car j’avais eu l’occasion, essentiellement par la presse, d’apprendre qu’il se réclamait de Proudhon, ce qui est exceptionnel aujourd’hui dans le milieu intellectuel. Je pensais qu’il pourrait, en complément de la Société Proudhon mieux faire connaître la pensée de ce philosophe bien oublié aujourd’hui.
Onfray a adhéré à la Société Proudhon avec une contribution très généreuse, mais il n’a jamais participé à nos activités. Ses références récurrentes à Proudhon ne m’ont pas semblé critiquables dans la mesure où il s’agissait de généralités sur les grands thèmes proudhoniens : Fédéralisme, mutuellisme, anarchie positive, décentralisation, coopérative, autogestion etc.. Il est évident que les habitués de la pensée de Proudhon pouvaient critiquer la façon dont ces thèmes étaient présentés, mais, à mon avis, il n’est pas utile que le grand public soit tenu au courant des querelles d’experts ou même des subtilités avec lesquelles ces thèmes doivent être abordés. Pour moi, le seul but est de mieux faire connaître l’essentiel de la pensée de Proudhon avec objectivité, quitte à la simplifier un peu car tant elle est complexe.
Au premier abord, j’ai vu une similitude entre la trajectoire de Proudhon et celle de Michel Onfray : « Deux fils du peuple », selon le titre d’un de mes articles, qui, bénéficiant tout de même d’une instruction réservée plutôt à la bourgeoisie, sont devenus des écrivains célèbres très prisés des éditeurs. Cependant, je regrette que la comparaison que j’ai faite entre ces deux philosophes ait procuré à Michel Onfray un label proudhonien qu’il ne mérite pas à la lecture de son livre L’anarchie positive. En effet, nanti de connaissances mal digérées car acquises trop rapidement, étant donné la complexité du sujet, il s’est mis en tête d’imposer sa vision de Proudhon, et peut-être va-t-il jusqu’à se considérer comme le Proudhon du XXIe siècle, sans les défauts de l’original bien sûr !
Je n’ai jamais participé au culte de Michel Onfray, j’ai toujours gardé mon esprit critique et si j’ai accepté de me rendre en 2017 au colloque organisé par la revue Eléments c’est pour défendre la pensée de Proudhon, donc pour des raisons intellectuelles et non politiques, même si cela n’a pas été compris par certains membres de la Société Proudhon. De plus, je ne me rendais pas compte de l’évolution du comportement de Michel Onfray, qui, au fur et à mesure que sa célébrité augmentait et qu’il se pensait le chouchou des médias, est devenu allergique à toute critique, s’enfermant dans une attitude paranoïaque, incapable de l’indulgence dont Proudhon a fait preuve à l’égard de ses amis quand ils n’étaient pas d’accord avec lui. Ainsi, avec le recul, j’ai le sentiment d’avoir été seulement la caution proudhonienne de Michel Onfray.
En effet, en 2025, il m’a envoyé ce qu’il considérait comme le premier jet de son livre sur Proudhon et j’ai cru naïvement que c’était pour l’améliorer. Mais j’ai tout de suite été sidérée et attristée par le portrait qu’il faisait du bisontin, et sur l’insistance avec laquelle il parlait de sa sexualité, avec un soupçon permanent de syphilis, sans aucune preuve et contre l’avis de médecins qui se sont penchés sur la question, mais aussi de son psychisme, en le qualifiant de mégalomane, mythomane, infatué de lui-même avec une certaine forme de bipolarité etc.. On se demande d’ailleurs comment un tel déséquilibré a pu accoucher d’une pensée si positive ! J’ai donc plaidé pour une modification de ce portrait qui ne correspondait pas à la réalité. J’ai aussi relevé plusieurs fautes de dates, de lieux etc. pensant, toujours naïvement, qu’elles seraient corrigées. De plus, j’ai fait observer qu’il n’y avait rien sur le rôle de l’amitié dans la vie de Proudhon.
Surprise que la version définitive, parue en janvier 2026, ne me soit pas envoyée, j’ai acheté l’ouvrage, et ma déception a atteint des sommets ! Les fautes factuelles n’ont pas été corrigées et le chapitre ajouté sur l’amitié constitue un véritable outrage à la mémoire de Proudhon. En effet, Michel Onfray le voit incapable d’amitié alors que j’estime avoir prouvé le contraire, après deux ans d’étude détaillée de sa correspondance, dans le tome six de la réédition de la correspondance de Proudhon par les éditions Coda en 2023, mais aussi dans l’ouvrage Proudhon par l’image sous la direction de Nicolas Devigne aux éditions du Sékoya en 2015. J’ai abouti à la conclusion suivante : Proudhon est particulièrement doué pour l’amitié. J’avais transmis ce message à Onfray, au cas où il aurait omis de lire mes deux ouvrages sur les correspondants de Proudhon, mais cela n’a servi à rien puisqu’il se permet d’affirmer page 457 « Proudhon a l’amitié hérissée de lames de rasoir » et, page 460, « En fait Proudhon n’est pas un homme fait pour l’amitié » et, page 462, Onfray souligne « la rugosité du personnage ». Il en donne pour preuve la lettre à un ami de Proudhon, Emile Neveu, qui est mal interprétée. En effet, le philosophe essaye de remonter le moral de son ami veuf inconsolable, à sa façon qu’il qualifie lui-même de « dure », c’est-à-dire en stoïcien, acceptant les douleurs inévitables de l’existence : « Je consens que vous pleuriez votre chère femme, je le veux même : je veux que son souvenir vous soit un culte, mais je n’admets pas que ce souvenir devienne pour vous un cancer qui vous dévore, une fièvre qui vous consume ». (PJ Proudhon, Correspondance, éditions Coda, t.4, p. 675) Voilà une attitude pleine de sagesse de la part de Proudhon qui a le souci d’aider son ami à retrouver une certaine sérénité. Cependant, Michel Onfray, oubliant les nombreuses phrases de réconfort de toutes les lettres à Emile Neveu, en déduit que le philosophe est brutal et insensible à la souffrance de son ami, alors que il est visible que Proudhon a essayé d’insuffler à un veuf le courage dont il aurait lui-même fait preuve en cette circonstance.
Une lettre écrite à Penet le 31 décembre 1863 montre aussi la grandeur d’âme de Proudhon qui cherche à réconforter son ami dépressif car atteint de surdité ; il lui donne encore une fois une leçon de courage alors que lui-même est gravement malade, présentant à Penet, en s’appuyant sur sa foi catholique, un idéal justifiant son existence « Etre homme, nous élever au-dessus des fatalités d’ici-bas, reproduire en nous l’image divine, comme dit la Bible, réaliser, enfin, sur la terre, le règne de l’esprit : voilà notre fin » (idem t.5 p.467) Proudhon est donc un consolateur hors-pair, ses lettres à ses amis atteints par un handicap, une maladie, la vieillesse ou la disparition d’un être cher, sont parmi les plus belles de sa correspondance, il y manifeste sa capacité à participer aux souffrances et aux deuils qui frappent son entourage.
Une des preuves de la faculté de Proudhon à se faire des amis est la qualité de l’attachement que ceux-ci ont toujours manifesté à son égard. Le philosophe était « accablé » de cadeaux, en particulier de la nourriture (pâtés, fruits chers comme les fraises, les pêches, le raisin) mais aussi de la boisson (vin et bière à profusion) ; ainsi Buzon, un grand ami bordelais, producteur et négociant, lui envoie régulièrement des fruits et des bouteilles de bon vin de Bordeaux. Mais parfois Proudhon refuse ces cadeaux, quand il les juge excessifs : par exemple il a voulu payer 75 francs les 50 bouteilles de vin que le bordelais Tourette voulait lui offrir. Ses amis, et même son éditeur principal Garnier, faisaient beaucoup de cadeaux à ses enfants (poupées, beaux jouets), et Proudhon essayait de les limiter pour ne pas habituer ses enfants à trop de facilités, et en ce qui le concerne, pour garder toute sa « liberté de conscience » comme il le dit franchement à un de ses amis.
D’autre part, les amis de Proudhon se sont toujours mobilisés quand le philosophe et sa famille ont été atteints gravement par la maladie, comme en 1854, lorsque le philosophe a failli mourir du choléra et qu’une de ses filles est décédée. Son ami médecin, le docteur Cretin, passait au moins une fois par jour et les femmes de ses amis ont été d’un dévouement extrême, nuit et jour, ce dont Proudhon les a beaucoup remerciées et il a témoigné de sa reconnaissance à leur égard jusqu’à la fin de sa vie. Ce dévouement aurait-il été possible si Proudhon et sa femme n’étaient pas considérés comme des amis très chers ?
Enfin, les amis de Proudhon l’ont soutenu financièrement avec une grande régularité, et une mention particulière doit être faite pour le Belge Delhasse. Quelques mois avant sa mort, à l’été 1864, très malade, Proudhon ne pouvait plus publier donc il ne gagnait plus d’argent ; il a envoyé un SOS à cet ami belge qui par retour de courrier lui expédie 2000 Fr., ce qui constitue la moitié du budget annuel de Proudhon. De plus, en décembre de la même année, cet ami merveilleux a envoyé 1000 Fr. à la famille du philosophe comme cadeau de Noël et du nouvel an !
Ainsi, sauf à considérer que les amis de Proudhon étaient masochistes, faisant des cadeaux à quelqu’un qui ne le méritait pas (par son attitude agressive et son manque d’empathie selon Onfray), on peut affirmer que Proudhon a donné une grande place à l’amitié dans sa vie. En témoigne, la collection de photographies de ses amis, une vingtaine environ, qui étaient placées devant le bureau du philosophe et qui constituaient pour lui un réconfort affectif dans les moments difficiles qu’il traversait et un stimulant pour sa production intellectuelle. D’ailleurs Proudhon choisit ses amis pour leurs qualités morales et, avec ce critère, il est rarement déçu, ce qui explique qu’il a parfois pour amis des personnes avec qui il a peu d’échanges intellectuels, mais qu’il estime beaucoup pour leur droiture, c’est le cas par exemple pour son ami Maurice.
Une lecture détaillée de la correspondance de Proudhon montre sa volonté de favoriser les rencontres entre ses amis qui ne se connaissent pas, et, pour cela, il dit beaucoup de bien aux uns des autres, ce qui est vraiment le critère d’une personnalité faite pour l’amitié. Ainsi, durant son séjour en Belgique, Proudhon a favorisé le rapprochement entre Beslay, le bourgeois grand industriel, avec Rolland, le pur intellectuel, et avec Gouvernet, l’employé de bureau. Gouvernet, devient ainsi l’ami du Belge Delhasse puis du docteur Cretin, de Rolland et enfin du docteur Maguet. On voit ainsi qu’un véritable réseau d’amis se crée autour de Proudhon, on peut dire qu’il a pratiqué le fédéralisme dans le domaine de l’amitié, et il a voulu montrer que le rapprochement entre les classes sociales est possible, il n’avait pas de prédisposition à la lutte des classes ! Il a même utilisé ses amis bourgeois chefs d’entreprises pour trouver du travail à des amis employés dans le besoin : ainsi il a recommandé Guillemin et Mathey ou des fils d’amis à Beslay, qui avait une grande entreprise. Mathey qui fut d’ailleurs employé par les frères Gauthier, les anciens patrons de Proudhon. On peut donc constater que le réseau de solidarité des amis de Proudhon est très efficace.
Une fréquentation constante de la correspondance de Proudhon permet donc de faire un tout autre portrait que celui opéré par Michel Onfray. Cependant, quand je lui ai conseillé en 2011 d’acheter la correspondance de Proudhon, qu’il ne possédait pas, je ne pensais pas qu’il l’utiliserait aussi mal. Mais il n’y a pas de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir ! Ainsi, après avoir décidé que Proudhon était un mauvais ami, on refuse toutes les preuves du contraire.
La méthode de Michel Onfray fondée sur une volonté de faire du nouveau et sur des a priori trouve donc ses limites. Par exemple, il se moque de l’homéopathie, qu’il ne connaît pas, qui était pratiquée par un grand ami de Proudhon le docteur Cretin ; et il refuse donc d’admettre que les médicaments homéopathiques ont sauvé Proudhon atteint du choléra en 1854. D’ailleurs à l’époque l’allopathie était impuissante face à cette maladie et les homéopathes ont été les seuls être efficaces ; et Proudhon a été soigné par les meilleurs médecins de son époque, par exemple le docteur Eugène Curie, homéopathe comme son père, et père du prix Nobel Pierre Curie.
Les lettres dans lesquelles Proudhon manifeste une grande délicatesse à l’égard de ses amis, souvent dans des circonstances dramatiques, au moment des deuils, ne sont pas citées. Par exemple, dans une lettre au docteur Cretin le 11 décembre 1856 (édition coda tome 3 page 435), Proudhon demande pardon à plusieurs reprises à son ami pour ne pas avoir attendu son père pour qu’il puisse suivre le convoi funéraire de sa fille Charlotte. Dans une circonstance aussi cruelle pour lui, Proudhon s’excuse malgré tout pour son « manque d’attention » même s’il l’estime, en effet, pardonnable dans cette circonstance.
De plus, on pourrait s’étonner qu’un chapitre sur Proudhon et l’amitié ne présente pas le cercle des principaux amis du philosophe qui ont joué un très grand rôle aussi bien dans sa vie privée que dans sa vie d’écrivain. Pourquoi cette attitude ? D’une part, Michel Onfray n’a pas dû lire les travaux récents des chercheurs proudhoniens concernant la correspondance du philosophe bisontin car il semble avoir du mal à accepter de mettre ses pas dans ceux des autres. On peut aussi évoquer son besoin permanent d’aller contre l’opinion dominante, il s’affirme toujours en s’opposant, ce qui engendre forcément un certain nombre d’erreurs, même si cette attitude peut aboutir à renouveler les points de vue sur les problèmes. D’ailleurs Proudhon a utilisé souvent cette tactique, avec bonheur en général. Malgré tout, ici, la négation de l’évidence conduit à une impasse. On peut aussi imaginer que, sans en avoir conscience, Michel Onfray fait un portrait de Proudhon à son image, car lui-même n’est pas un ami idéal. Il s’est fâché avec beaucoup d’intellectuels ayant pignon sur rue qui l’ont soutenu au début, comme Bernard Henry Levy et, dans ses moments d’humeur, il a lancé des flèches empoisonnées à l’égard de journalistes ou d’intellectuels qui ne voulaient pas participer à ses projets ou qui avaient le malheur d‘ébaucher une critique, car celle-ci est vécue comme une sorte de lèse-majesté à l’égard d’un philosophe qui parle devant plus d’un million de téléspectateurs, sur une chaîne d’information à grande audience.
En réalité, Onfray est capable de critiques bien plus acerbes que Proudhon. Il a la plume très acérée et un style imagé et percutant contre les personnes qu’il n’aime pas et qu’il combat, mais il est certainement incapable de l’humilité dont le bisontin a fait preuve à l’égard de son ami de jeunesse Bergmann qu’il avait un peu négligé à partir de 1848, pris dans le tourbillon de la vie politique de la deuxième République. Proudhon lui envoie une très belle lettre pour lui demander pardon de sa négligence et pour témoigner de son amitié et de sa reconnaissance indéfectible pour ce que Bergman a fait pour lui au moment de la publication de Qu’est-ce que la propriété en 1840, alors qu’il était encore un inconnu et sans moyen financier pour éditer son livre : « Tu vaux mieux que moi mon cher Bergman ; tu l’emportes sur ton vieil ami, autant par le cœur que par l’intelligence même de ton amitié » (lettre du 5 mars 1854, PJ Proudhon, Correspondance, édition Coda tome 3, p. 161). Comment ne pas pardonner à la réception d’une si belle lettre ! C’est ainsi que les relations entre Proudhon et Bergman ont repris comme dans leur jeunesse.
En conclusion, quand on lit, sans a priori et en prenant son temps, la correspondance de Proudhon, on est frappé par ses qualités humaines, par son souci des autres, son empathie : il est toujours très préoccupé par la santé de ses amis, et il est capable de manifester à leur égard une grande indulgence, comme avec Darimon, à qui il fait des reproches compréhensibles car celui-ci a opéré des choix politiques contraires aux siens en se faisant élire comme député de la Seine en 1857 puis en 1863, acceptant donc une certaine collaboration avec le régime bonapartiste, alors que Proudhon prônait l’abstention. Mais le philosophe n’a pas vraiment coupé les ponts avec son ancien journaliste, même si leurs relations se distendent, il reste d’une nature très fidèle, manifestant toujours une grande reconnaissance à l’égard de son entourage amical et de ses collaborateurs qu’il paie très bien. Proudhon manifeste aussi sa tolérance et son altruisme en soutenant, même dans des circonstances délicates pour lui, son beau-père qui était un véritable royaliste !
Ainsi, à condition de ne pas être pressé comme Michel Onfray, un long cheminement auprès du philosophe bisontin à travers une des plus belles correspondances du XIXe siècle, permet d’atteindre le vrai Proudhon, celui qu’on souhaiterait avoir pour ami !
Quand on connaît bien Proudhon et son œuvre on est obligé de constater que l’anarchie positive, que son auteur semble avoir mûri depuis longtemps, reste un livre bâclé, en premier lieu du point de vue factuel avec plus de 150 erreurs, de faits, de lieux, de personnes etc. De plus, la biographie d’Haubtmann a été pillée, particulièrement pour les Carnets, alors que l’ouvrage est seulement cité page 19 et ensuite totalement oublié jusqu’à la page 413 où il est cité une deuxième fois.
À cela s’ajoute des jugements a priori et à l’emporte-pièce sur la personnalité de Proudhon et ses écrits, sans souci de respecter vraiment sa pensée complexe. Ainsi la personnalité de Proudhon est présentée sans nuance, sans recul, en prenant tous les écrits du philosophe au premier degré. Or Proudhon lui-même avait conscience de ses contradictions et il savait porter dans sa correspondance un jugement assez objectif sur son œuvre et sa vie. Mais il faut prendre du temps pour retrouver ces passages… Il faut aussi se méfier des jugements péremptoires en faisant de Proudhon un mégalomane, un mythomane, un acariâtre, un écorché etc.
Quant à la valeur intellectuelle de l’ouvrage elle est inégale. Si l’exposé des grandes idées de Proudhon ne comporte pas de grandes erreurs, malgré un manque général de rigueur, l’insistance de Michel Onfray à se pencher sur la sexualité de Proudhon n’offre aucun intérêt pour ceux qui s’intéressent à ses idées. Elle dévalue même l’ouvrage en donnant trop de place à un aspect marginal de la vie de Proudhon. D’ailleurs, les rapports du bisontin avec la médecine, ainsi que ses problèmes de santé, ont fait l’objet en 2016 et 2017 de plusieurs études, avec l’aide d’un médecin, dans la Revue d’études proudhoniennes, revue annuelle de la société Proudhon. Michel Onfray n’a pas dû lire ces textes et estime avoir la capacité d’apporter du nouveau sur ce sujet. C’est vrai qu’inventer un Proudhon syphilitique, il fallait y penser !
Tout cela relève de la malhonnêteté intellectuelle et ce manque de fiabilité globale constitue un mépris des lecteurs en même temps qu’un manque de respect envers la mémoire de Proudhon. Onfray aurait pourtant pu prendre le temps de faire un travail soigné car il n’a pas de problème d’argent désormais, et il n’a donc pas besoin comme Proudhon de publier sans cesse pour gagner sa vie.
Je croyais avoir trouvé en Michel Onfray un véritable proudhonien, qui, de plus, aurait un public beaucoup plus large que la société Proudhon qui reste, il faut bien le reconnaître, confidentielle.
Ma déception est donc immense et je déplore que le grand public n’ait que cet ouvrage bâclé et infidèle pour faire connaissance avec ce penseur, hélas bien oublié, mais indispensable pour essayer de sortir de l’impasse entre le libéralisme intégral et le communisme ou le socialisme étatique. Encore une occasion manquée, pauvre Proudhon ! Il disait lui-même qu’il avait la poisse et il avait raison !
En fin de compte, après avoir lu l’Anarchie positive, affirmer que Michel Onfray est fidèle à Proudhon relève de l’escroquerie intellectuelle.